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Si vis pacem
Inscrit le: 11 Oct 2006 Messages: 1851 :
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Posté le: Mercredi 20 Janvier, 2010 21:47 Sujet du message: |
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| Dom Prosper Guéranger - Les institutions liturgiques. Paris, 1880, Tome II, pp. 362-363 a écrit: |
Grancolas ne voit dans l'Exultet du samedi saint qu'une prière obscure et difficile à expliquer.
Parmi les nombreux monuments de l'inspiration liturgique, la chrétienté admire avec transport le beau chant connu sous le nom de Præconium paschale, et qui, commençant par ces mots : Exultet jam angelica turba cœlorum, éclate avec une si ineffable jubilation, à l'office du Samedi saint. Voici l'avis de Grancolas sur cette magnifique pièce, qui n'a pas, il est vrai, le mérite d'être composée de versets de la Bible : Cette prière est fort obscure et très difficile à expliquer pour lui donner un bon sens (1). »
L'office du Saint Sacrement ne mérite pas sa réputation au jugement de ce critique impitoyable.
S'agit-il de l'immortel office du Saint Sacrement, l'œuvre du Docteur angélique, notre critique nous dit avec un imperturbable sang-froid : Quand on voudra examiner de près cet office, on ne trouvera point qu'il mérite de si grands éloges; car, outre qu'il ne serait pas difficile d'en faire un plus exact, c'est que l'hymne Pange, lingua, est très plate. On y voit Jésus-Christ appelé fructus ventris generosi ! Le Sacris solemniis est celle où il y a le plus de feu et d'élévation. Ces hymnes n'ont ni pieds, ni cadence, et ne sont qu'une pure rime ou rimaille ! La prose Lauda, Sion, serait plus complète, si on en retranchait plusieurs des premières strophes (2) ! » Nous espérons qu'on nous dispensera d'un commentaire sur ces monstruosités non moins énormes, en fait de poésie, que scandaleuses en fait de Liturgie.
Les antiennes à la sainte Vierge que l'on chante après complies condamnées par Grancolas.
Encore un trait : c'est le jugement de Grancolas sur les antiennes à la sainte Vierge, Alma Redemptoris, Ave Regina cœli, Salve Regina. « Ces antiennes, dit-il, faites par des moines et ajoutées à leur office, ne méritaient guère d'entrer dans nos bréviaires, tant pour leurs expressions assez peu mesurées, que pour leur composition, qui était des plus plates (3). »
(1) - Commentaire historique, page 294.
(2) - Ibidem, etc., t. II, page 394.
(3) - Ibidem, tome I, page 265.
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Si vis pacem
Inscrit le: 11 Oct 2006 Messages: 1851 :
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Posté le: Jeudi 21 Janvier, 2010 22:22 Sujet du message: |
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| Dom Prosper Guéranger - Les institutions liturgiques. Paris, 1880, Tome II, pp. 363-364 a écrit: |
Ces exemples démontrent l'absence totale du sens poétique dans les liturgistes du XVIIIe siècle, quand ils apprécient les œuvres du passé.
Telle était la critique littéraire sur la Liturgie, au XVIIIe siècle, non sous la plume de Voltaire, mais sous celle d'un savant docteur de Sorbonne, d'un auteur qui a exercé une influence considérable sur la révolution que nous racontons, d'un auteur dont le livre, fort remarquable d'ailleurs, a obtenu, au siècle dernier, les honneurs d'une traduction latine, en Italie. Nous ne pouvions, ce nous semble, prouver par des faits plus expressifs que sous le point de vue de l'appréciation de la Liturgie antérieure, le sens poétique avait totalement manqué aux auteurs de l'innovation. Montrons maintenant qu'ils en ont été tout aussi dépourvus dans leurs propres compositions.
Ils n'en sont pas moins dépourvus dans leurs propres compositions.
Dans les offices, non seulement de l'Église romaine, mais des Églises ambrosienne, gothique, orientale, les différents chants forment un ensemble lyrique et, par conséquent, éloigné de toute progression calculée. Dans les diverses solennités, ces offices ont pour but de célébrer des événements accomplis, et jamais saint Grégoire, ni les autres liturgistes anciens, n'eurent l'intention de les disposer de manière qu'une partie de l'office préparât à l'autre. La plupart du temps, l'objet principal de la solennité éclate dès le début par quelque forte aspiration et vient tout d'abord ouvrir passage à l'enthousiasme que les fidèles gardaient dans leur cœur.
L'enchainement exacte de toutes les parties des offices exclut l'inspiration lyrique, qui éclate dans le désordre apparent des compositions de l'antiquité.
Nos graves sorbonistes ne se doutèrent jamais que cette apparence de désordre fût tout simplement la nature même, et une de leurs plus chères préoccupations fut celle de rétablir l'harmonie dans les offices divins, et d'en disposer les diverses parties avec un aussi exact enchaînement que les syllogismes d'une argumentation théologique. Tous les nouveaux bréviaires déposent de cette naïve intention des très sages Maîtres : voyons maintenant leurs théories.
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Si vis pacem
Inscrit le: 11 Oct 2006 Messages: 1851 :
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Posté le: Vendredi 22 Janvier, 2010 22:33 Sujet du message: |
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| Dom Prosper Guéranger - Les institutions liturgiques. Paris, 1880, Tome II, pp. 364-365 a écrit: |
Foinard formule les règles de ce nouveau genre de littérature.
Foinard s'est donné la peine de les exposer de sang-froid dans son Projet d'un nouveau Bréviaire, et voici la méthode suivant laquelle il entend à l'avenir faire procéder l'Église. D'abord, dit-il, que tout soit bien lié et se rapporte dans le corps entier de chacun des nouveaux offices (1). Que l'enthousiasme, l'inspiration n'aient rien à y faire.
Il faut d'abord que tout soit bien lié dans le corps entier de chacun des nouveaux offices.
Tout s'enchaînera, sans qu'il y ait le plus petit intervalle à franchir entre les antiennes, les capitules et les répons; rien ne sera plus tranquille qu'une pareille marche. Malheureusement pour le système de Foinard, non seulement tous les liturgistes ont procédé autrement, mais David et les Prophètes qui avaient pourtant l'Esprit de Dieu, n'ont guère tenu compte de cette allure compassée.
Progression qui doit être suivie dans le développement du mystère de chaque fête.
Pour en venir à l'application du principe, le curé de Calais déclare que, dans un office en particulier, les antiennes des premières vêpres devront être formées de versets tirés des prophéties sur le mystère, et suivies d'un capitule conçu en forme d'instruction préparatoire. Les matines et les laudes offriront le développement du fait, enfin, les antiennes des secondes vêpres seront composées de réflexions sur la fête (2). Et comme tout doit être chanté dans l'Église, on chantera des réflexions; ce qui sera tout aussi propre à l'enthousiasme musical, que le bel ensemble que nous promet Foinard sera conforme aux habitudes lyriques.
(1) - Foinard. Projet d'un nouveau Bréviaire, page 75.
(2) - Ibidem., page 93.
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Si vis pacem
Inscrit le: 11 Oct 2006 Messages: 1851 :
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Posté le: Lundi 25 Janvier, 2010 22:52 Sujet du message: |
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| Dom Prosper Guéranger - Les institutions liturgiques. Paris, 1880, Tome II, pp. 365-366 a écrit: |
Foinard fait bon marché de l'Église romain, qui viole sans cesse cette loi dans ses offices.
Aussi, faut-il voir comment le grotesque docteur, transformé en poète, sans le savoir, fait bon marché de l'Église romaine qui, dans la fête de l'Ascension, s'écrie étourdiment dès le début des premières vêpres : Viri Galilæi, quid aspicitis in cœlum : hic Jesus qui assumptus est a vobis in cœlum sic veniet, alleluia ! et dans la solennité de l'Assomption : Assumpta est Maria in cœlum, gaudent Angeli, laudantes benedicunt Dominum; et dans la fête de saint André : Salve, Crux pretiosa ! suscipe discipulum ejus qui pependit in te, magister meus Christus (1). Doit-on s'étonner, après cela, que le siècle qui vit mettre au jour et s'établir d'aussi plates théories, soit devenu le siècle du rationalisme et ait cherché, en finissant, à étouffer pour jamais l'esprit sous la matière ?
Il ne veut pas qu'on emploie dans les offices les imprécations des juifs contre le Sauveur, comme l'a fait parfois l'Église au temps de la Passion.
C'est avec la même ingénuité que Foinard demande qu'on ne fasse plus lire dans les offices divins des passages de l'Écriture qui renferment les imprécations des Juifs contre le Sauveur. Il signale principalement, dans le Bréviaire romain, le capitule des laudes, dans l'office de la férié, au temps de la Passion :
Venite mittamus lignum in panem ejus, et eradamus eum de terra viventium, et nomen ejus non memoretur amplius.
Le docteur trouve de l'inconvenance à mettre ces paroles dans la bouche de l'officiant. Il a peur sans doute qu'on ne le prenne au mot, et que le peuple fidèle ne le confonde avec ces prêtres juifs qui criaient : Tolle, crucifige (2).
(1) - Foinard. Projet d'un nouveau Bréviaire, page 93.
(2) - Ibidem., page 61.
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Si vis pacem
Inscrit le: 11 Oct 2006 Messages: 1851 :
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Posté le: Mardi 26 Janvier, 2010 22:51 Sujet du message: |
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| Dom Prosper Guéranger - Les institutions liturgiques. Paris, 1880, Tome II, pp. 366-368 a écrit: |
Robinet s'interdit dans ses compositions liturgiques tous les passages de l'Écriture que celui qui récite ne peut s'appliquer à lui-même.
C'est avec une aussi rare intelligence des nécessités de la poésie lyrique, dans les offices divins, que le docteur Robinet, dans la composition de son bréviaire, crut devoir s'interdire tous les passages de l'Ecriture que celui qui récite ne pourrait s'appliquer à lui-même. Son but, tel qu'il l'expose dans une brochure intitulée : Lettre d'un Ecclésiastique à un Curé sur le plan d'un nouveau Bréviaire, est de choisir pour antiennes et pour répons des textes qui, prononcés par ceux qui récitent l’Office, deviennent des mouvements de leur cœur vers Dieu (1). Un texte ne convient qu'autant qu'il s'accommode aux expressions d'un homme qui croit, qui craint, qui espère; d'un homme, en un mot, QUI EXPRIME SES PROPRES SENTIMENTS et qui, en qualité de suppliant, remplit les devoirs essentiels de la prière (2).
Ce principe renferme un oubli manifeste du génie des livres saints et du caractère de la prière liturgique, qui ne peut être la prière solennelle d'un homme.
Remarquons ici l'aveu précieux du docteur. Le bréviaire est une œuvre si individuelle, qu'on a tout fait pour sa perfection, quand on l'a mis en état de servir d'expression aux sentiments, à la prière personnelle d'un homme. De plus, quel oubli du génie des livres saints, du psautier lui-même, dans lequel on entend tour à tour la voix majestueuse du Père céleste, les soupirs et les chants de triomphe de l'Homme-Dieu, les blasphèmes et les complots des méchants ! Tel est pourtant le système du docteur Robinet, et il en est si content, que, dans son outrecuidance, il ose dire, en parlant de son propre bréviaire : « Il a fallu pour réussir autant de patience que d'application. Le travail a été adouci par l'espérance que j'ai conçue DE RAMENER LEUR SIÈCLE au but que l'Église se propose dans ses offices (3). »
Robinet avoue naïvement l'intention de ramener son siècle au but véritables que L'Église se propose dans ses offices.
Voilà bien, encore, un de ces traits qui prouvent mieux que tout ce que nous pourrions dire, les intentions expresses des réformateurs de la Liturgie; habemus confitentem reum. Ils ne se proposent ni plus ni moins que de RAMENER LEUR SIÈCLE au but que l'Église se propose dans la Liturgie. Mais qu'est-ce que leur siècle, si ce n'est l'Église de leur temps, puisque ces nouveaux bréviaires qu'ils veulent établir diffèrent totalement, non seulement du Bréviaire romain, mais de tous ceux qui ont été suivis jusqu'alors dans la chrétienté ?
Le docteur emploie les textes de style narratif avec ceux qui contiennent des supplications.
Robinet, s'apercevant pourtant que son système de n'employer que des textes formés de prières, appauvrirait par trop son bréviaire, et qu'il lui serait difficile d'en remplir le cadre, eut recours à un expédient ingénieux, mais peu sincère. Il imagina d'assimiler aux textes renfermant des supplications, ceux qui sont en style narratif, et, par là, il décupla ses ressources, puisque tous les livres historiques de la Bible et les passages narratifs des autres livres se trouvaient ainsi à sa disposition.
Prosaïsme et appauvrissement qui résultent de ce système.
Mais quel étrange prosaïsme que de s'interdire, à plaisir, les grands effets liturgiques que produisent au Bréviaire romain, et même dans le parisien moderne, les antiennes et les répons formés soit des paroles de Jésus-Christ enseignant, souffrant, ou triomphant, soit des sublimes monologues delà divine Sagesse dans l'Ancien Testament !
Le système de Robinet attaqué par une brochure anonyme.
L'œuvre de Robinet était le produit du génie particulier qui, non content d'avoir jugé la Liturgie de l'Église et de l'avoir trouvée au-dessous d'elle-même, voulait la réhabiliter à lui tout seul, et parler en son nom jusque dans la moindre parcelle de son œuvre humaine et nouvelle. Robinet fut vivement attaqué sur son étrange système, par un anonyme qui composa une brochure sous ce titre : Lettre d'un ancien bénéficier de l'église de Saint-Germain-l'Auxerrois, à un chanoine de l'église cathédrale d'Agen sur le nouveau Bréviaire du Mans (4).
(1) - Robinet. Lettre d'un Ecclésiastique à un Curé sur le plan d'un nouveau Bréviaire, page 2.
(2) - Ibid., page 4.
(3) - Ibid., page 6.
(4) - 34 pages in-12, 1752, sans lieu d'impression.
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Si vis pacem
Inscrit le: 11 Oct 2006 Messages: 1851 :
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Posté le: Mercredi 27 Janvier, 2010 22:10 Sujet du message: |
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| Dom Prosper Guéranger - Les institutions liturgiques. Paris, 1880, Tome II, pp. 368-369 a écrit: |
Les hymnes de Santeul, déplacées dans un bréviaire, n'enèvent pas à ces nouvelles compositions leur caractère prosaïque.
Si donc l’on considère les principes généraux de la composition liturgique des modernes successeurs de saint Grégoire, on voit que le sens poétique leur a manqué complètement. Sur les détails, ils y ont paru tout aussi étrangers : car nous ne saurions considérer comme un mérite le style classique et païen d'un grand nombre d'hymnes de Santeul. Ces pastiches, d'Horace sont hors de leur place dans un bréviaire. Nous conviendrons toutefois qu'un nombre considérable des nouveaux répons et des nouvelles antiennes présente des accidents d'une haute poésie;
La poésie qui éclate dans certaines pièces des nouveaux bréviaires, est due à l'inspiration des Livres saints.
mais on doit l'attribuer à la divine magnificence des Livres saints, dont les fragments, si mutilés qu'ils soient, gardent souvent encore une partie de leur éclat. C'est donc à l'inspiration de l'écrivain sacré qu'il faut en faire honneur, et non au goût de nos docteurs, qui en est demeuré totalement innocent.
Les novateurs incapables de sentir la différence des styles de l'Écriture sainte.
Leur grand principe de composition était, comme on sait, de tirer de l'Écriture sainte tous les matériaux des nouveaux répons et antiennes ; mais, pour cela, il eût été bon de sentir la différence des styles de l'Écriture. Ainsi, il ne pouvait pas être égal de tirer un Répons de Salomon, d'Isaïe, des Psaumes, etc., ou de l'emprunter, par exemple, aux endroits familiers des Épîtres des Apôtres dans lesquels le style s'embarrasse de conjonctions, d'adverbes, d’inversions qui le rendent difficile même pour la simple lecture. La pensée que tous ces centons ne seraient utiles qu'autant qu'on les pourrait mettre en chant, et qu'on ne les plierait aux règles de la musique qu'autant qu'ils en seraient susceptibles, ne leur vint même jamais dans l'esprit (1).
Discernement exquis avec lequel l'Église romaine emploie l'Écriture sainte dans ses offices, de manière à plier ses compositions aux règles du chant sacré.
Foinard ne trouvait-il pas tout naturel de faire changer des réflexions en antiennes ? Comment aurait-il été frappé des différences du style poétique et musical, avec le style d'une conversation familière ? Comment se serait-il aperçu que toutes les pièces de l’Antiphonaire grégorien ont été choisies suivant les règles dont nous parlons (2), et que le texte même de l'Écriture a souvent été remanié pour être adapté plus aisément aux nécessités musicales ? Mais le sens avec lequel on juge ces sortes de choses manquait entièrement à ces hommes aussi obtus que profondément pédants.
Impossibilité de revêtir d'un chant passable les centons bibliques du nouveau parisien.
Jamais donc ils ne se doutèrent du prosaïsme de leur compilation, ni de l'impuissance de tous les musiciens du monde à revêtir d'un chant passable ces bouts de versets qu'ils entassaient avec tant de triomphe. Les exemples à citer seraient innombrables ; mais ce n'est pas ici le lieu de nous y appesantir. Nous citerons cependant comme échantillon du nouveau parisien, les antiennes des secondes vêpres de la fête de saint Pierre et de saint Paul. Il est difficile de choisir, dans toute l'Écriture, des passages moins faits pour être chantés, tant pour le ton qui y règne que pour la facture du style.
(1) - Le lecteur a vu, dans la lettre pastorale du missel de Vintimille, qu'on avait fini par s'apercevoir de cette distraction des rédacteurs du bréviaire. Les musiciens avaient sans doute réclamé sur leur impuissance à noter certains répons et antiennes.
(2) - Foinard et ses successeurs auraient bien dû se demander pourquoi saint Grégoire qui, dans son responsorial, garde inviolablement la coutume d'extraire les répons de matines des livres de l'Écriture occurrente, a dérogé à cet usage durant les semaines après l'Epiphanie où on lit les Épîtres de saint Paul. Mais tous ces grands hommes qui rejetaient si loin l'office romain, comme au-dessous des besoins de l'Église, s'étaient bien gardés d'y comprendre quelque chose.
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Si vis pacem
Inscrit le: 11 Oct 2006 Messages: 1851 :
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Posté le: Jeudi 28 Janvier, 2010 22:26 Sujet du message: |
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| Dom Prosper Guéranger - Les institutions liturgiques. Paris, 1880, Tome II, pp. 369-370 a écrit: |
Antiennes des secondes vêpres de saint Pierre et de saint Paul, échantillon du nouveau style des compositions liturgiques.
Quand on pense que Vigier et Mésenguy avaient toute l'Écriture à leur disposition, on ne peut s'empêcher de reconnaître leur mauvaise intention, d'aller chercher dans une seule épître la matière de ces cinq antiennes, eux qui savent si bien fouiller la Bible tout entière pour fournir aux diverses parties des nouveaux offices. On voit que, non contents d'avoir supprimé l'antique octave de la fête de saint Pierre, ils ont à cœur de retrancher de son office tout ce qui pourrait exalter l'enthousiasme des fidèles. Voyez plutôt :
1. Justum arbitror quandiu sum in hoc tabernaculo, suscitare vos in commonitione.
2. Velox est depositio tabernaculi mei, secundum quod et Dominus noster Jesus Christus significavit mihi.
3. Dabo operam et frequenter habere vos post obitum meum, ut horum memoriam faciatis.
4. Properantes in adventum diei Domini, satagite immaculati et inviolati ei inveniri in pace.
5. Domini nostri longanimitatem salutem arbitremini; sicut et carissimus frater noster Paulus, secundum datam sibi sapientiam scripsit vobis.
Certes, le ton de ces cinq antiennes n'a rien qui ne soit parfaitement d'accord avec le style de ces réflexions que Foinard voulait placer aux secondes vêpres : mais assurément saint Grégoire lui-même se fût reconnu impuissant à mettre en chant : Justum arbitror — quandiu sum in hoc — secundum quod et — et frequenter habere vos post — immaculati et inviolati ei inveniri in, etc.
Autre exemple tiré du bréviaire de Robinet.
Un trait choisi entre mille dans le Bréviaire de Robinet, ne sera pas moins propre à réjouir le lecteur. C'est l'antienne solennelle des Laudes du jour même de Noël :
Pastores videntes cognoverunt de verbo quod dictum erat illis de puero HOC.
Après ce puero hoc, il nous semble que nous n'avons plus rien à ajouter pour le moment.
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Si vis pacem
Inscrit le: 11 Oct 2006 Messages: 1851 :
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Posté le: Vendredi 29 Janvier, 2010 21:19 Sujet du message: |
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| Dom Prosper Guéranger - Les institutions liturgiques. Paris, 1880, Tome II, pp. 370-373 a écrit: |
La prétention des novateurs de ne prier Dieu dans la Liturgie qu'avec la parole de Dieu même absolument irréalisable.
Voyons maintenant si, sur le fond, nos modernes liturgistes ont été plus heureux que sur la forme. On sait que leur prétention était de faire que, désormais, on n'eût plus à prier Dieu qu'avec la parole de Dieu même : Deum de suo rogare. Cela voulait dire que répons, antiennes, versets, tout serait désormais tiré de la Bible. Sur les mystères dont l'accomplissement est rapporté dans les saintes Écritures, on conçoit encore qu'on pourrait trouver, tant bien que mal, un nombre suffisant de textes pour remplir les divers cadres, en bannissant les magnifiques pièces de style ecclésiastique qui exprimaient les mystères d'une manière bien plus précise, ayant souvent été composées contre les hérétiques. Mais quand il s'agirait de l'office des Saints, la Bible pourrait-elle fournir aussi abondamment ? ne serait-elle pas muette souvent dans ces occasions, en sorte qu'il n'y aurait plus d'autre ressource que le sens accommodatice ? Mais ce sens, qui n'est que dans les mots, est-il la parole de Dieu ? Est-ce là Deum de suo rogare ?
Les compositeurs liturgistes entraînés par ce système à abuser de l'Écriture d'une manière souvent irrévérencieuse pour les saints eux-mêmes.
Ainsi le système croule de lui-même dans toutes les occasions où il s'agit de composer l'office et même le commun de la plupart des saints, à moins que l'on ne veuille étaler des impies maximes générales de morale qui ne sont employées qu'improprement à la louange de ces amis de Dieu. Nos faiseurs sentirent cette indigence de leur système et se mirent à bâtir des offices avec des textes qui semblaient faire allusion aux faits qu'ils voulaient célébrer, mais qui, en réalité, n'y avaient aucun rapport. En cela, ils allaient contre leurs engagements, et bien souvent encore l'irrévérence commise contre la parole sainte rejaillissait sur les saints eux-mêmes, qu'ils avaient prétendu louer mieux que l'Église romaine. Citons quelques exemples; nous les tirerons du Bréviaire de Robinet qui est suivi, comme nous l'avons dit, dans trois églises de France.
Une parole d'Holopherne à Judith employée par Robinet comme antienne de la fête de l'Assomption.
Au jour de l'Assomption de la sainte Vierge, l'antienne des premières vêpres est ainsi conçue : Magna eris et nomen tuum nominabitur in universa terra. Ce prétexte paraît fort beau, et on est tenté d'aller le chercher dans la source d'où il est tiré, pour en admirer de plus près le merveilleux à propos. Qu'on aille donc consulter le livre de Judith, chapitre XI, verset 21, suivant l'indication que Robinet en donne lui-même : qu'y trouvera-t-on ? Sont-ce les éloges des anciens de Béthulie à la libératrice de cette ville ? Non ; c'est Holopherne qui parle et qui dit à la pieuse veuve, pour la récompenser de ce qu'il estime être sa trahison : TU IN DOMO NABUCHODONOSOR magna eris, et nomen tuum nominabitur in universa terra. Certes, si l'application de ces paroles à la sainte Vierge n'est pas un blasphème, il faut dire alors que la parole d'Holopherne est la parole de Dieu, et la maison de Nabuchodonosor le royaume des cieux. Que les admirateurs des nouvelles Liturgies nous expliquent ce qu'il faut en croire.
Un texte des Machabées bizarrement appliqué par le même aux saints moines.
Au commun d'un abbé ou d'un moine, le capitule de tierce est ainsi conçu : Descenderunt multi quærentes judicium et justifiant in desertum, et sederunt ibi, avec l'indication suivante : I Machab., II, 29, Voilà un beau texte : c'est évidemment une prophétie sur l'état monastique. Cependant, si nous cherchons au lieu indiqué, nous voyons tout d'abord que Robinet n'a pas été plus sincère en cet endroit qu'en celui du livre de Judith ; car nous lisons : Et sederunt ibi IPSI, ET FILII EORUM, ET MULIERES EORUM ET PECORA EORUM. Voilà d'étranges moines avec leurs enfants, leurs femmes et leurs bestiaux ! Encore une fois, ce n'est pas là de l’Écriture sainte sur l'état monastique; c'est une supercherie déplacée et rien autre chose.
Robinet lance une grosse hérésie en employant un texte d'Isaïe pour un répons de la fête de saint Pierre et de saint Paul.
Voici quelque chose de pis encore ; car Robinet lance une grosse hérésie, sans s'en apercevoir. Du moins, on ne dira pas qu'en cela il abonde dans le sens du gallicanisme. C'est dans l'office de saint Pierre et de saint Paul, au cinquième répons.
R - Urbs fortitudinis nostræ Sion; Salvator ponetur in ea * Munis et antemurale. V - Tu es Petrus et super hanc petram * Murus et antemurale.
Ainsi, Sion est la cité de notre force, le Sauveur en est la muraille et le rempart; saint Pierre est la pierre, et sur cette pierre est la muraille et le rempart. Jésus-Christ est donc appuyé sur saint Pierre, et non saint Pierre sur Jésus-Christ. Si le répons n'a pas ce sens, il n'en a aucun. Et tout cela s'appelle : Deum de suo rogare !
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Dernière édition par Si vis pacem le Lundi 01 Février, 2010 23:22; édité 1 fois |
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Si vis pacem
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Posté le: Lundi 01 Février, 2010 23:19 Sujet du message: |
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| Dom Prosper Guéranger - Les institutions liturgiques. Paris, 1880, Tome II, pp. 373-374 a écrit: |
Les compositeurs liturgiques du XVIII° siècle ont travaillé à l'extinction totale de la poésie catholique en France.
Disons plutôt que ces hommes, en refaisant ainsi la Liturgie à la mesure de leur propre génie, bien qu'ils n'aient pas senti tout le mal qu'ils nous faisaient, à raison de leur complète ignorance dans les choses du goût, ont fait ce qu'ils ont pu, en France, pour l'extinction totale de la poésie catholique, en y abolissant les antiques chants de la chrétienté et nous jetant en place le décousu prétentieux de leurs antiennes et de leurs répons bibliques. Nous n'étendrons pas davantage ces considérations sur l'innovation liturgique sous le rapport littéraire, puisque nous devons traiter de la langue et du style de la Liturgie, dans une des divisions de cet ouvrage. Passons aux influences de la révolution liturgique sur le chant.
L'innovation liturgique fait disparaître l'antiphonaire et le responsorial grégoriens, qui avaient recueilli et épuré les inspirations de la musique des anciens.
C'est encore ici une des plaies les plus profondes que nous ayons à signaler. On peut envisager la question sous le rapport purement esthétique de l'art, et sous celui bien autrement grave du sentiment catholique. Nous dénoncerons d'abord les barbares antiliturgistes du dix-huitième siècle, comme ayant privé notre patrie d'une des plus admirables gloires de la catholicité. On a vu ailleurs comment le dernier débris des richesses de la musique antique avait été déposé par les pontifes romains, et principalement par saint Grégoire, dans le double répertoire connu sous le nom d'Antiphonaire et de Responsorial romain. Ce recueil, formé de plusieurs milliers de pièces, la plupart d'un caractère fort et mélodieux, avait accompagné tous les siècles chrétiens dans la manifestation de leurs joies et de leurs douleurs; de lui étaient sortis les inspirations de Palestrina et des autres grands artistes catholiques; enfin, c'était un sublime spectacle pour la postérité, que ce génie de conservation inné dans l'Église catholique, au moyen duquel la fameuse musique des Grecs, l'harmonie des temps antiques, arrivait ainsi épurée, corrigée, devenue chrétienne, aux barbares oreilles des Occidentaux qu'elle avait tant contribué à adoucir et à civiliser.
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Si vis pacem
Inscrit le: 11 Oct 2006 Messages: 1851 :
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Posté le: Mardi 02 Février, 2010 20:55 Sujet du message: |
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| Dom Prosper Guéranger - Les institutions liturgiques. Paris, 1880, Tome II, pp. 374-375 a écrit: |
Outrecuidance des réformateurs liturgiques, qui se croient en mesure de remplacer plusieurs milliers de mélodies, œuvres toujours originales et souvent sublimes du passé.
Or, de la publication des nouveaux bréviaires et missels dans lesquels les anciennes formules étaient presque en totalité remplacées par d'autres toutes nouvelles, devait matériellement s'ensuivre la suppression de toutes ces antiques mélodies, la perte, par conséquent, de plusieurs milliers de morceaux antiques, dont un grand nombre était remarquable par un caractère noble et original. Voilà, certes, un acte de vandalisme s'il en fut jamais, et qu'on ne s'est pas encore avisé de reprocher à ce dix-huitième siècle qui avait la rage de tout détruire. Et quelle excuse donnait-on pour justifier une si monstrueuse destruction ? D'un côté, les faiseurs liturgistes, comme Foinard, disaient que rien ne serait plus aisé que de transporter les motifs des anciens répons, antiennes, etc. (1) sur les nouvelles formules, et nous avons vu comment ils s'entendaient à préparer le thème du compositeur. D'autre part, il y avait des forgeurs de plain-chant qui croyaient bonnement qu'en ne sortant point matériellement du caractère des huit modes grégoriens dans la composition de nouveaux chants, on suffirait à tout; comme si ce n'était rien que de perdre une immense quantité de pièces des cinquième et sixième siècles, vraies réminiscences des airs antiques; comme si, pour être parfaitement dans les règles de la tonalité grégorienne, on était assuré de l'inspiration; car, encore une fois, il fallait faire mieux que les Romains, ou ne pas s'en mêler.
Malgré l'habileté de certaines imitations des mélodies grégoriennes, la masse des nouveaux chants est d'une lourdeur telle que le peuple ne peut plus les retenir.
Ce fut, certes, une grande pitié de voir successivement nos cathédrales oublier les vénérables cantiques dont la beauté avait si fort ravi l'oreille de Charlemagne, qu'il en avait fait, de concert avec les pontifes romains, un des plus puissants instruments de civilisation pour son vaste empire, et d'entendre résonner à grand bruit un torrent de nouvelles pièces sans mélodie, sans originalité, aussi prosaïques, pour l'ordinaire, que les paroles qu'elles recouvraient. On avait calqué, il est vrai, un certain nombre de morceaux grégoriens, et plusieurs même assez heureusement; quelques pièces nouvelles avaient de l'invention; mais la masse était d'une brutalité effrayante, et la meilleure preuve, c'est qu'il était impossible de retenir par cœur ces chants nouveaux, tandis que la mémoire du peuple était le répertoire vivant du plus grand nombre des chants romains, Assurément, pour faire passer ces assommantes mélodies, ce n'était pas trop des serpents, des basses et du contrepoint, sous le bruit desquels disparaissait presque entièrement le fond; tandis que le récit grégorien, vif, animé, souvent syllabique, étant déclamé avec sentiment, même à l'unisson, produisait de si grands effets et se gravait si avant, avec les pensées qu'il exprimait, dans l'âme des fidèles.
(1) - Projet d'un nouveau Bréviaire, page 189.
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Si vis pacem
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Posté le: Mercredi 03 Février, 2010 21:25 Sujet du message: |
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| Dom Prosper Guéranger - Les institutions liturgiques. Paris, 1880, Tome II, pp. 375-378 a écrit: |
La suppression des livres grégoriens était une calamité pour le peuple, qui ne pouvant plus mêler sa voix à celle du clergé, cessa peu à peu de fréquenter les offices.
Mais la suppression des livres de saint Grégoire n'était pas seulement une perte pour l'art, c'était une calamité pour la foi des peuples. Une seule considération le fera comprendre et dévoilera en même temps la responsabilité de ceux qui osèrent un tel attentat. Les offices divins ne sont utiles au peuple qu'autant qu'ils l'intéressent. Si le peuple chante avec les prêtres, on peut dire qu'il assiste avec plaisir au service divin. Mais, si le peuple a chanté dans les offices, et qu'il vienne tout d'un coup à garder le silence, à laisser la voix du prêtre retentir seule, on peut dire aussi que la religion a grandement perdu de son attrait sur ce peuple. C'est pourtant là ce qu'on a fait dans la plus grande partie de la France; aussi le peuple a-t-il, peu à peu, déserté les églises désormais muettes pour lui, du jour où il ne pouvait plus joindre sa voix à celle du prêtre. Et cela est si vrai, que si, dans nos églises toutes retentissantes des chants modernes, le peuple paraît quelquefois disposé à joindre sa voix à celle du clergé, c'est dans les moments où l'on exécute, et souvent encore en les défigurant, quelques-unes des anciennes pièces romaines, comme Victimæ Paschali — Lauda, Sion — Dies iræ, etc.; certains répons ou antiennes du saint Sacrement, etc. Mais, pour les répons nouveaux, les introït, les offertoires, etc., il les écoute sans les remarquer, ou plutôt il les subit passivement, sans y attacher une idée, ni un sentiment quelconque. Allez, au contraire, dans quelqu'une de ces dernières paroisses de la Bretagne qui ont encore, au chœur, l'usage du chant romain, vous entendrez le peuple entier chanter du commencement des offices jusqu'à la fin. Il sait par cœur les faciles mélodies du graduel et de l'antiphonaire. Ce sont là ses grandes jouissances du dimanche, et, durant la semaine, on les lui entend souvent répéter dans ses travaux. Oui, certes, ce sera quelque chose de bien grave que de les lui enlever; car ce sera diminuer grandement l'intérêt qu'il prend aux offices de l'Église.
Impossibilité de trouver en plein XVIII° siècle des hommes capables de refaire en quelques années tout le répertoire des chants que l'Église avait mis tant de siècles à composer.
Si, de ces réflexions affligeantes, nous passons à l'histoire de la révolution opérée dans le chant de nos églises au dix-huitième siècle, nous dirons des choses lamentables. Qu'on se représente l'effroyable tâche qui fut imposée aux compositeurs de plain-chant, du moment que du cerveau de nos docteurs furent éclos des nouveaux bréviaires et missels, et que la typographie, encombrée comme elle ne l'avait jamais été en matière de ce genre, les eut enfin lancés au grand jour. On ne pouvait inaugurer ces chefs-d'œuvre, sans prendre en même temps les mesures nécessaires pour que tout ce corps de pièces nouvelles pût être chanté dans le chœur des églises cathédrales, collégiales et paroissiales. C'étaient donc des milliers de morceaux qu'il fallait improviser. Qu'on se rappelle maintenant ce que c'est que l'Antiphonaire grégorien. Un résumé de la musique antique, un corps de réminiscences d'airs populaires graves et religieux, une œuvre qui remonte au moins à saint Célestin, recueillie, rectifiée par saint Grégoire, puis par saint Léon II, enrichie encore dans la suite à chaque siècle, présentant une variété merveilleuse de chants, depuis les motifs sévères de la Grèce, jusqu'aux tendres et rêveuses complaintes du moyen âge. Pour remplacer tout cela, qu'avait le dix-huitième siècle ? D'abord, c'était déjà, on ne saurait trop le répéter, une perte immense que celle de tant de morceaux remarquables, populaires et souvent historiques; mais passons outre. Combien de centaines de musiciens emploiera-t-on pour ce grand œuvre ? Où prendra-t-on des hommes, au siècle de Louis XV, pour suppléer saint Grégoire ? Suffira-t-il de cinquante années pour une pareille tâche ? Hélas ! tant d'hypothèses sont inutiles. En deux ou trois années, tout sera prêt, composé, imprimé, publié, chanté, avec grand tapage de serpents, de basses, de grosses voix. Et veut-on savoir comment on s'y prit, dans plusieurs diocèses, pour couvrir de grosses notes les antiennes à réflexions, les inviolati inveniri in, etc. ? On fit appel aux gens de bonne volonté. Ceux qui conduisaient en grand l'opération, étant, comme on l'a vu, étrangers à tout instinct d'art et de poésie, ne pouvaient être difficiles ni exigeants sur l'article de la mélodie. Laissons parler un savant auteur de plain-chant du dix-huitième siècle, Poisson, Curé de Marsangis, dans son Traité historique et pratique du Plain-chant appelé Grégorien :
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Si vis pacem
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Posté le: Jeudi 04 Février, 2010 20:05 Sujet du message: |
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| Dom Prosper Guéranger - Les institutions liturgiques. Paris, 1880, Tome II, pp. 378-380 a écrit: |
[Témoignage de Poisson, curé de Marsangis, sur la précipitation et la maladresse des compositeurs des nouveaux chants; plusieurs étaient de simples maîtres d'école, étrangers à la connaissance de la langue latine.
« De toutes les églises qui ont donné des bréviaires, les unes, à la vérité, se sont pressées davantage d'en faire composer les chants, et les autres moins; mais chacune d'elles aspirait à voir finir cet ouvrage, à quelque prix que ce fût, et cherchait de toutes parts les moyens de satisfaire l'empressement qu'elle avait de faire usage des nouveaux bréviaires. De là cette foule de gens qui se sont offerts pour la composition du chant. Tout le monde a prétendu en composer et s'en est cru capable, On a vu jusqu'à des maîtres d'école qui n'ont pas craint d'entrer en lice. Parce que leur profession les entretient dans l'exercice du chant, et qu'en effet ils savent ordinairement mieux chanter que les autres, ils se sont mêlés aussi de composer. N'est-il pas étonnant que les pièces de pareils auteurs aient été adoptées par des personnes qui, sans doute, n'étaient pas si ignorantes qu'eux ? Car, pour savoir bien chanter, ces maîtres n'en ignoraient pas moins la langue latine qui est celle de l'Église ? et, dès là, chacun voit combien de bévues un tel inconvénient entraîne nécessairement après lui...
On a donc choisi, pour composer les chants nouveaux, ceux que l'on a crus les plus habiles, et l'on s'est reposé entièrement sur eux de l'exécution de ce grand ouvrage. Une entreprise de si longue haleine demandait un temps qui lui fût proportionné, et on les pressait, Pour répondre à l'empressement de ceux qui les avaient choisis, ils ont hâté leurs travaux. Leurs pièces, à peine sorties de leurs mains, ont été presque aussitôt chantées que composées. Tout a été reçu sans examen, ou avec un examen très superficiel et ce n'a été qu'après l'impression sans en avoir fait l'essai, et qu'après les avoir autorisées par un usage public, qu'on s'est aperçu de leurs défauts, mais trop tard, et lorsqu'il n'était plus temps d'y remédier.
On vit alors avec regret, ou qu'on s'était trompé dans le choix des compositeurs de chant, ou qu'on les avait trop pressés. On ne peut se dissimuler les défauts, sans nombre et souvent grossiers, d'ouvrages qui naturellement devaient plaire par l'agrément de leur nouveauté, et qui n'avaient pas même ce médiocre avantage.
Qui pourrait tenir, en effet, contre des fautes aussi lourdes et aussi révoltantes que celles dont ils sont remplis pour la plupart ? Je veux dire des fautes de quantité, surtout dans le chant des hymnes des phrases confondues par la teneur et la liaison du chant, qui auraient dû être distinguées, et qui le sont par le sens naturel du texte; d'autres mal à propos coupées; d'autres aussi mal à propos suspendues; des chants absolument contraires à l'esprit des paroles; graves, où les paroles demandaient une mélodie légère; élevés, où il aurait fallu descendre; et tant d'autres irrégularités, presque toutes causées par le défaut d'attention au texte.
Fautes grossières résultant de leur ignorance.
Qui ne serait encore dégoûté d'entendre si souvent les mêmes chants, beaux à la vérité par eux-mêmes, mais trop de fois imités, presque toujours estropiés, et pour l'ordinaire aux dépens du sens exprimé dans le texte, aux dépens des liaisons et de l'énergie du chant primitif, tels que ceux de tant de Répons, Graduels et d'Alleluias ?
Que dire encore des expressions outrées et négligées, des tons forcés, du peu de discernement dans le choix des modes, sans égard à la lettre; de l'affectation puérile de les arranger par nombres suivis, en mettant du premier mode la première antienne et le premier répons d'un office; la seconde antienne et le second répons du second mode, comme si tout mode était propre à toutes paroles et à tout sentiment (1). »
(1) - Poisson. Traité théorique et pratique du plain-chant appelé Grégorien, pages 4 et 5.
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Si vis pacem
Inscrit le: 11 Oct 2006 Messages: 1851 :
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Posté le: Vendredi 05 Février, 2010 22:00 Sujet du message: |
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| Dom Prosper Guéranger - Les institutions liturgiques. Paris, 1880, Tome II, pp. 380-382 a écrit: |
L'abbé Lebeuf chargé seul de l'immense travail du chant des nouveaux livres de Paris.
Ainsi est jugée l'innovation liturgique sous le rapport du chant, par un homme habile dans la composition, nourri des meilleures traditions, et, d'autre part, plein d'enthousiasme pour la lettre des nouveaux bréviaires. C'est donc un témoin irrécusable que nous produisons ici. Nous n'ajouterons qu'un mot sur les nouvelles compositions de chant, c'est que si l'on était inexcusable de livrer à la merci de la multitude la fabrication des nouveaux chants dans certains diocèses, il n'était pas moins déplorable d'imposer à un seul homme la mission colossale de couvrir de notes de plain-chant trois énormes volumes in-folio. C'est cependant ce qui eut lieu pour le nouveau parisien. On chargea de ce travail herculéen l'abbé Lebeuf, chanoine et sous-chantre de la cathédrale d'Auxerre, homme érudit, laborieux, profond même sur les théories du chant ecclésiastique et versé dans la connaissance des antiquités de ce genre.
Talents spéciaux et intentions louables de ce savant ecclésiastique.
C'était quelque chose; mais l'étincelle du génie qui était en lui eût-elle été plus vive encore, devait être étouffée de bonne heure sous les milliers de pièces qu'il lui fallut mettre en état d'être chantées, en dépit de leur nombre et de leur étrange facture. Au reste, il s'acquitta de sa tâche avec bonne foi, et comme il goûtait les anciens chants, il s'efforça d'en introduire les motifs sur plusieurs des nouvelles pièces. « Je n'ai pas toujours eu intention, dit-il, de donner du neuf. Je me suis proposé de centoniser, comme avait fait saint Grégoire. J'ai déjà dit que centoniser était puiser de tous côtés et faire un recueil choisi de tout ce qu'on a ramassé. Tous ceux qui avaient travaillé avant moi à de semblables ouvrages, s'ils n'avaient compilé, avaient du moins essayé de parodier; j'ai eu intention de faire tantôt l'un, tantôt l'autre. « Le gros et le fond de l'antiphonier de Paris est dans le goût de l'antiphonier précédent, dont je m'étais rempli dès les années 1703, 1704 et suivantes : mais comme Paris est habité par des ecclésiastiques de tout le royaume, plusieurs s'apercevaient qu'il y avait quelquefois trop de légèreté ou de sécheresse dans l'antiphonier de M. de Harlay. J'ai donc rendu plus communes ou plus fréquentes les mélodies de nos symphoniastes français des neuvième, dixième et onzième siècles, surtout dans les répons (1). »
Lebeuf échoue dans son travail et reste au-dessous de l'abbé Chastelain son devancier.
Ces intentions étaient louables et méritent qu'on leur rende justice; mais les résultats n'ont pas répondu aux intentions. A part du bien petit nombre de morceaux dont une partie encore appartient à l'abbé Chastelain, il faut bien avouer que le Graduel et l'Antiphonaire parisiens sont complètement vides d'intérêt pour le peuple, que les morceaux qui les composent ne sont pas de nature à s'empreindre dans la mémoire, que l'on a grande peine à saisir une mélodie d'ensemble dans les nouveaux répons, introït, offertoires, etc. Les imitations, les fit-on note pour note (ce qui ne saurait être) sont pour l'ordinaire impuissantes à reproduire l'effet des morceaux originaux qui, étant dépourvus de rythme, n'ont dû leur caractère qu'aux sentiments exprimés dans les paroles, aux paroles elles-mêmes, au son des voyelles qui s'y trouvent employées. Ajoutez encore que les syllabes, n'étant pas mesurées, il est comme impossible de trouver deux pièces parfaitement semblables pour le nombre du style : il faut donc retrancher, ou ajouter des notes, et par là même sacrifier l'expression entière de la pièce. Nous avons parlé ailleurs de l’introït de la Toussaint, Accessistis, si heureusement imité par Chastelain, du Gaudeamus romain : Lebeuf a bien rarement approché de ce modèle dans ses imitations, et quant aux morceaux de son invention, on le trouve presque partout pauvre, froid, dépourvu de mélodie. Les nombreux chants d'hymnes qu'il lui fallut composer sont aussi d'une tristesse et d'une monotonie qui montrent qu'il n'avait rien de cette puissance qui suggéra à Chastelain le chant du Stupete gentes. Enfin, Lebeuf ne sut pas affranchir le chant parisien de ces horribles crochets appelés périélèses, qui achèvent de défigurer les rares beautés qui se montrent, parfois, dans sa composition. Peut-on se rappeler sans indignation que le verset alléluia Veni, sancte spiritus, cette tendre et douce mélodie grégorienne qui a été sauvée comme par miracle dans le Missel de Vintimille, est déchirée jusqu'à sept fois par ces crochets ; on eût dit que Lebeuf craignait que cette pièce, si on la laissait à sa propre mélodie, ne fît un contraste par trop énergique avec cet amas de morceaux nouveaux et insignifiants dont elle est encombrée.
(1) - Lebeuf. Traité historique et pratique sur le Chant ecclésiastique, pages 49 et 50.
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Si vis pacem
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Posté le: Lundi 08 Février, 2010 21:46 Sujet du message: |
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| Dom Prosper Guéranger - Les institutions liturgiques. Paris, 1880, Tome II, pp. 382-383 a écrit: |
Lebeuf, chargé en 1749 de noter les livres du Mans, s'acquitte en trois ans de cette tâche, mais plus maladroitement encore que la première.
La fécondité de Lebeuf lui fit une réputation. En 1749, étant plus que sexagénaire, il accepta l'offre qu'on lui fit de mettre en chant la nouvelle Liturgie du diocèse du Mans, et vint à bout, dans l'espace de trois ans, de noter les trois énormes volumes dont elle se compose. Ainsi, le même compositeur était en état de fournir un contingent de six volumes in-folio de plain-chant à l'innovation liturgique ! On remarqua, toutefois, que la dernière œuvre de Lebeuf était encore au dessous de la première. La lassitude l'avait pris à la peine; mais on ne dit pas qu'il ait jamais ressenti de remords pour la part si active qu'il prit au vandalisme de son siècle.
Pour achever la ruine de toutes les traditions du chant ecclésiastique, le plein-chant figuré prend une vogue nouvelle.
C'est assez parler des nouveaux livres de chant par lesquels furent remplacées les mélodies grégoriennes; nous n'ajouterons plus qu'un mot au sujet du trop fameux plain-chant figuré, que nous avons signalé ailleurs à l'animadversion de nos lecteurs, et qui prit une nouvelle vogue à cette époque de débâcle universelle des anciennes traditions sur le chant. On vit éclore une immense quantité de compositions en ce genre; d'abord des centaines de proses nouvelles, fades pour la plupart, quand elles n'étaient pas de pures chansonnettes, à la façon de la Régence. Cette époque produisit aussi l’insipide recueil connu sous le nom de la Feillée, qui est encore regardé comme le type du beau musical dans plusieurs de nos séminaires de province. Nous nous bornerons à insérer ici le jugement de Rousseau sur cette ignoble et bâtarde musique dont le charme malencontreux a si tristement contribué à distraire les chantres français de la perte désolante du répertoire grégorien :
Jugement de J. J. Rousseau sur ce genre de musique.
« Les modes du plain-chant, tels qu'ils nous ont été transmis dans les anciens chants ecclésiastiques, y conservent une beauté de caractère et une variété d'affections bien sensibles aux connaisseurs non prévenus, et qui ont conservé quelque jugement d'oreille pour les systèmes mélodieux établis sur des principes différents des nôtres : mais on peut dire qu'il n'y a rien de plus ridicule et de plus plat que ces plains-chants accommodés à la moderne, pretintaillés des ornements de notre musique, et modulés sur les cordes de nos modes : comme si l'on pouvait jamais marier notre système harmonique avec celui des modes anciens, qui est établi sur des principes différents. On doit savoir gré aux évêques, prévôts et chantres qui s'opposent à ce barbare mélange, et désirer, pour le progrès et la perfection d'un art qui n'est pas, à beaucoup près, au point où on croit l'avoir mis, que ces précieux restes de l'antiquité soient fidèlement transmis à ceux qui auront assez de talent et d'autorité pour en enrichir le système moderne (1). »
(1) - J.-J. Rousseau. Dictionnaire de Musique, tome II, page 96.
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Si vis pacem
Inscrit le: 11 Oct 2006 Messages: 1851 :
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Posté le: Mercredi 10 Février, 2010 21:13 Sujet du message: |
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| Dom Prosper Guéranger - Les institutions liturgiques. Paris, 1880, Tome II, pp. 383-385 a écrit: |
La peinture et la sculpture subissent la même décadence que la musique religieuse.
Nous avons dit ailleurs que tous les arts sont tributaires de la Liturgie, et qu'ils prêtent à l'envi leur secours à ses pompes sublimes. On vient de voir ce que l'innovation du dix-huitième siècle sut faire du chant ecclésiastique; les autres arts suivirent la Liturgie dans sa dégradation. Déjà nous avons signalé une décadence dans la dernière moitié du dix-septième siècle; elle fut plus profonde et plus humiliante encore quand les églises de France, en si grand nombre, eurent abjuré les traditions antiques de la Liturgie, pour se créer des formes dans le goût du siècle. La peinture religieuse, que le dix-septième siècle avait vue descendre de Le Sueur à Poussin et à Mignard, s'abrita sous les ateliers de Boucher et de son école, et on vit les mêmes pinceaux qui décoraient le boudoir des Pompadour et des Dubarri, au temps des petits vers de l'abbé de Bernis, dégrader, par les grimaces de l'afféterie et la mollesse des poses, la sévère majesté et le suave mysticisme des sujets catholiques. La statuaire, non moins appauvrie et tout aussi matérialisée, n'avait plus, pour représenter Marie, que les attitudes niaises de la Vierge de Bouchardon, ou la grasse et forte prestance que Bridan a su donner à la Reine des Anges jusque dans sa céleste Assomption.
Perdant tout sentiment du beau, les novateurs placent en tête de leurs livres liturgiques à Paris, à Chartres et ailleurs, des gravures qui révoltent le sens chrétien par leur vulgarité.
Mais comment de pareilles œuvres (et nous citons ici, par pudeur, ce que cette époque produisit de moins grossier), comment de pareilles œuvres pouvaient-elles être acceptées pour l'ornement des églises, par les graves personnages qui se délectaient dans ces nouveaux bréviaires si sévèrement expurgés de toutes les licences charnelles du Bréviaire romain ? C'est ici qu'il faut admirer les jugements de Dieu. Il est écrit que quiconque s'élève indiscrètement par l'esprit tombera dans la chair; c'est la loi universelle. Seulement, comme les partisans de l'innovation ne sentirent pas toute l'étendue de leur faute, à raison de leur complète impuissance sur les choses de la poésie, Dieu, en permettant que le sens du beau s'éteignît en eux, et les livrant à la merci des artistes dégradés du siècle de Louis XV, ne permit pas qu'ils eussent la conscience des profanations qu'ils leur laissèrent accomplir. Ils se livrèrent si complètement et avec une telle abnégation à ces artistes de chair, que le Bréviaire parisien de 1736 lui-même montra sur son frontispice d'ignobles courtisanes affublées des attributs de la Religion. On avait même trouvé moyen de les varier à chacun des quatre volumes, comme pour montrer la richesse du pinceau abruti de ce temps-là. Le Missel de 1738 offrait aussi à son frontispice une virago lourdement assise sur des nuages et chargée pareillement de représenter la Religion. La collection de ces diverses gravures deviendra précieuse un jour, et comme monument de l'horrible familiarité avec laquelle les artistes d'alors traitaient les sujets religieux, et comme preuve de l'indifférence du clergé pour tout ce qui tenait aux arts dans leurs rapports mêmes avec le culte divin. Mais nous devons signaler, comme le dernier effort du scandale, le frontispice du Missel de Chartres de 1782, dans lequel la Vierge immaculée, qui fait la gloire de cette ville et de son ineffable cathédrale, a été outragée avec une impudeur qui nous interdit toute description.
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